Don Juan


   
Gloire à qui freine à mort, de peur d'ecrabouiller
Le hérisson perdu, le crapaud fourvoyé!
Et gloire à don Juan, d'avoir un jour souri
A celle à qui les autres n'attachaient aucun prix!
Cette fille est trop vilaine, il me la faut.

Gloire au flic qui barrait le passage aux autos
Pour laisser traverser les chats de Léautaud!
Et gloire à don Juan d'avoir pris rendez-vous
Avec la délaissée, que l'amour désavoue!
Cette fille est trop vilaine, il me la faut.

Gloire au premier venu qui passe et qui se tait
Quand la canaille crie "haro sur le baudet"!
Et gloire à don Juan pour ses galants discours
A celle à qui les autres faisaient jamais la cour!
Cette fille est trop vilaine, il me la faut.

Et gloire à ce curé sauvant son ennemi
Lors du massacre de la Saint-Barthélémy!
Et gloire à don Juan qui couvrit de baisers
La fille que les autres refusaient d'embrasser!
Cette fille est trop vilaine, il me la faut.

Et gloire à ce soldat qui jeta son fusil
Plutôt que d'achever l'otage à sa merci!
Et gloire à don Juan d'avoir osé trousser
Celle dont le jupon restait toujours baissé!
Cette fille est trop vilaine, il me la faut.

Gloire à la bonne sœur qui, par temps pas très chaud
Dégela dans sa main le pénis du manchot!
Et gloire à don Juan qui fit reluire un soir
Ce cul déshérité ne sachant que s'asseoir!
Cette fille est trop vilaine, il me la faut.

Gloire à qui n'ayant pas d'idéal sacro-saint
Se borne à ne pas trop emmerder ses voisins!
Et gloire à don Juan qui rendit femme celle
Qui, sans lui, quelle horreur, serait morte pucelle!
Cette fille est trop vilaine, il me la faut.



georges brassens _ don juan by bisonravi1987